Sans financiers pas de licornes – Antoine Papiernik, Les Echos “Opinions”

LE CERCLE/HUMEUR – Développer des licornes est devenu une obsession française, et c’est très bien. Pourtant, lever de l’argent en France reste particulièrement difficile.

Rien ne vaut La Fontaine pour exprimer l’esprit français. Jean de La Fontaine décrit tout au long de ses fables l’homme d’argent comme un être vil, avare, veule. Dans « Le Savetier et le Financier», «Du thésauriseur et du singe» ou dans «L’homme qui court après la fortune et l’homme qui l’attend dans son lit», l’image de ceux qui font de l’argent leur commerce est particulièrement négative. Pas étonnant donc que le financier ait en France une réputation aussi mauvaise, presque pire que celle de l’entrepreneur ou encore du banquier (ou ex-banquier).

Et pourtant, pour les entrepreneurs, les choses semblent en train de changer. Les politiques semblent enfin avoir compris que ce sont eux qui font la France de demain ; que leur volonté d’innover, de prendre des risques pouvait être le porte-étendard de la France qui gagne et regarde devant. L’entrepreneur est en train d’acquérir ses lettres de noblesse et l’ambition de «devenir milliardaire» n’est plus totalement considérée comme un crime.

Un capital-risqueur derrière les licornes

C’est grâce aux start-up innovantes que cette révolution se fait. Criteo, Deezer ou BlaBlaCar dans l’Internet, Cellectis, Corevalve ou DBV dans les sciences de la vie, le succès des entrepreneurs de la tech (digitale ou biotech) explique en grande partie cette évolution des mentalités. Développer des licornes (start-up dotées d’une valeur d’entreprise supérieure à 1 milliard d’euros) est devenu une obsession française, et c’est très bien. Mais il en est tout autre pour le financier, le capital-risqueur derrière chacune de ses entreprises.

Aucune de celles mentionnées plus haut n’aurait pu se développer sans ces apports en capital survenus à des moments risqués de leur vie, pourtant l’image d’Epinal du financier est encore proche de celle décrite par La Fontaine. Le terme même de «capital-risque» décrit bien ce verre considéré à demi vide, à l’opposé du «venture capital» à l’américaine, «capital aventure» qui fait pousser des ailes.

Difficile de lever des fonds

Sofinnova a été créé il y a quarante-cinq ans avec pour seule idée d’être la Société de Financement de l’Innovation. Depuis, elle a financé plus de 500 entreprises en France, en Europe et aux Etats-Unis. Parti avec quelques millions de francs de l’époque, Sofinnova a aujourd’hui sous gestion plus de 1,6 milliard d’euros.

Une minorité d’argent français vient abonder nos fonds.

Une licorne du capital-risque spécialisée des sciences de la vie ? Depuis nos origines, les entreprises du portefeuille ont cumulé plusieurs centaines de milliards de capitalisation boursière. Surtout, les médicaments et produits médicaux que nos fonds ont permis de mettre sur le marché ont soigné des centaines de milliers de patients.

Et pourtant, lever de l’argent en France est particulièrement difficile. A part quelques investisseurs visionnaires, comme bpifrance ou la CNP, une minorité d’argent français vient abonder nos fonds, la majorité venant de souscripteurs européens (suédois, anglais, luxembourgeois, italiens, suisse) ou américains.

Réveiller l’argent qui dort

Ce nouveau gouvernement semble déterminé à investir dans l’innovation. Le fonds de 10 milliards d’euros annoncé par le président Macron la semaine ­dernière à Viva Technology est une excellente nouvelle. Enfin ! Il est aussi important de changer la donne pour les investisseurs en capital-risque, et de promouvoir ce secteur clef pour le financement de l’industrie de demain. Bpifrance fait beaucoup, mais ne peut pas tout faire.

Aux Etats-Unis, ce sont les fonds de pension qui ont financé les fonds qui ont créé Google, Facebook et Amazon. Nous avons un secteur de l’assurance et des banques florissant, mais qui se réfugie souvent derrière les contraintes européennes pour ne pas investir dans les fonds de capital-risque.

Il est urgent de les motiver à le faire. En trouvant les outils pour encourager « l’argent qui dort » à financer ceux qui financent les technologies de rupture, la France pourra faire resurgir des « investisseurs licornes » ayant l’ambition et les moyens pour financer les leaders de l’innovation de demain. Au travail !

Antoine Papiernik est président de Sofinnova Partners
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